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17 septembre 2016 6 17 /09 /septembre /2016 21:42

En ce temps-là -car juin 1972 me semble si loin maintenant- j'avais 12 ans. C'était le jour de ma communion solennelle. Mes parents avaient donc loué une aube blanche. Et mes parrain ( Serge, un des frères de mon père Claude) et marraine ( Danièle, une des sœurs de ma mère Anne-Marie) devaient à cette occasion, tradition oblige, m'offrir une montre.

Nous sommes d'abord allés à l'église de Pommeret, en procession, les filles d'un côté (et je crois qu'elles portaient toutes un voile blanc), les garçons de l'autre, tassés sur des bancs, à droite et à gauche de l'autel, surveillés par de vieilles bigotes assises juste derrière nous ; certaines sentaient un peu le rance, pour ne pas dire le vieux pipi, mêlé de naphtaline et d'encens...

Dieu ( c'est de circonstance....), que la cérémonie fut longue! De temps à autre, une des vieilles filles, plus ou moins gentiment, nous demandait de nous calmer. D'ailleurs, je ne me souviens de pas grand chose de plus. Le recteur – cela devait être encore l'abbé Rioual- le recteur a dû prononcer la phrase qui signifiait la fin de chaque messe: «Allez dans la paix du Christ», frappant alors dans ses mains, et nous, en génuflexion, répondant: «Nous rendons grâce à Dieu!», tandis que les cloches commençaient à bourdonner de leurs grosses joues de bronze.

Nous fûmes, enfin, lâchés dans l'éblouissement de nos jeunes vies ( même si je crois bien qu'il pleuvait ce jour de juin).

De l'église à notre maison, une centaine de mètres. Mes parents venaient de la faire construire, dans le fond du jardin du père Chapelain, le père de ma mère. C'était encore un chantier, sentant bon le parpaing, le ciment, cerné d'argile jaune ; j'y tâchais le bas de mon aube.

Toute ma famille était présente : ma sœur Fabienne, Patrice, mon frère, ma mère enceinte d'Elisabeth, ma future sœur ( elle deviendra vraie en novembre...). Mon parrain Serge donc, déjà assez enveloppé, au verbe haut, un fort-en- gueule sachant raconter les histoires avec "hénaurmité"; sa femme, Tante Titine (Augustine) et leur fils, Jean Paul, dit Pôpô.

Il y avait aussi Danièle, ma marraine, la plus jeune sœur de ma mère, son mari Jean Pierre, gentil alcoolique toujours prêt pour une autre bière. Il fumait des cigarettes blondes ce qui, en 1972, en pleine grève du Joint Français, pouvait -presque- le faire passer pour un précieux efféminé. A cette époque, ils n'avaient qu'un fils, Karl, Franck, mon 2eme cousin, ne naissant que 2 ans plus tard.

Il y avait encore Marie-Thé (rèse), sœur aînée de ma mère, veuve de son Roger, mort un jour de fête des pères, et ses trois enfants, Catherine, Jean Louis, Françoise... je crois que j'ai fait le tour de la famille!

Nous mangeons dans notre salon, «la salle», avec sa moquette marron/jaune et ses meubles en solide bois massif. Le repas fut bon, je crois me rappeler que pour l'occasion une voisine, Andrée, aidait ma mère en cuisine ; Serge déroulait, avec sa grosse faconde, les mêmes histoires de camions et de routiers qui nous faisaient, malgré tout, toujours rire, mon père a raconté lui-aussi, la chaleur des mets et du vin vin aidant, quelques blagues ; Jean Pierre devait alors retrousser ses lèvres minces avec un petit glapissement amusé de souris, tout en n'oubliant pas de bien remplir son verre.... Bref, un vrai repas de famille, sentant bon le Ricard, le gigot, le vin, la fumée de cigarettes aussi ; à l'époque en effet on fumait, beaucoup, et à table, avec une nette préférence pour le tabac brun, Gauloises essentiellement...

A un moment, avant le dessert je pense, je dois revêtir mon aube; et c'est une séance de photos sur le perron, en noir et blanc... que sont-elles devenues?

Puis vint le dessert -il devait être déjà au moins 16 heures- de lourdes pâtisseries de campagne achetées à la boulangerie de Pommeret... dans mon souvenir, elles débordent toujours d'affreuse crème au beurre, indigeste. La salle baigne dans la fumée des cigarettes et l'odeur d'alcool des digestifs ( des cerises à l'eau-de-vie de ferme dans de jolis petits verres à pied colorés jaune, bleu, rouge, vert...). Le café fut servi dans de fines tasses en porcelaine de Chine, achetées par mon père, un ancien d' "Indo", à Saïgon..

Nous, les enfants, sommes déjà sortis de table depuis longtemps ; peut-être ai-je eu droit à un «canard»? Ces repas de famille tout de même, et ces adultes passant leur après-midi à manger !!!

Et les Stooges alors? Voilà, voilà, j'y arrive!

Depuis quelques mois déjà, la fée rock'n'roll m'a touché de sa guitare magique. C'est l'année où Redbone, un groupe de Californie formé d'Indiens a son tube, repris par Tom Jones,»The Witch Queen of New Orleans». Chez Mme Mahé, la buraliste-marchande de journaux, lorsque j'allais acheter mon illustré mensuel Rintintin -Sagédition- ( "Est-ce que le Rintintin est arrivé"? "Non pas 'core mon pauv' garçaille, faudra rev'ni' tantôt", odeurs mêlées, vin, bière, limonade, tabacs, encre fraîche des magazines), ou que j'y jouais -un peu- au baby-foot ou au billard américain avec mes potes Roger, Claude, Didier, et 2 frères, les 2 fils d'un certain "Bras-de-Fer" (j'ai oublié leur nom) ..., je l'entendais souvent, à la radio, ce morceau hypnotique; et j'en étais transporté, transfiguré!

J'avais la chance d'avoir mes deux cousins, Catherine et Jean Louis, plus âgés que moi, fort curieux intellectuellement, et de Saint Brieuc : O Villes, O Lumières, leurs âmes sans défauts.... !

Je me rappelle Jean Louis fêtant ses 13 ans. Nous étions invités, avec ma sœur, nous les petits parmi les grands tandis que passait en boucle le dernier 45 tours des Beatles, «Lady Madonna». Voilà, aussi, mon année 1968. Je sentais passer dans cette musique la liberté, la joie, une vie riche et féconde dédiée à la Beauté, loin du champ, de l'usine, du cambouis, de la médiocrité du quotidien, la sanctification par le souffle pur de l'Esprit!

Là, en 1972, je m'intéressais de plus en plus à cette musique si éloignée des sucreries mielleuses et conformistes de la variété française – la variétoche bonne pour les minets décérébrés, avec leur tronche de cake à la Claude François/ Mike Brant/ C.Jérôme (j'ai, bien sûr, changé d'opinion depuis....) - et, dans la torpeur alourdie de fumée, de crème au beurre et de vin de notre après-repas, je demande à Catherine si elle ne peut pas me prêter un ou deux 33 tours de Jimi Hendrix. L'occasion pour elle, je le suppose, de s'échapper un peu de cette atmosphère pesamment familiale, de conduire la R12 neuve et blanche de sa mère.

Elle revient avec «Band of Gypsies» d'Hendrix, et un disque de parfaits inconnus, 4 visages fermés et arrogants, hautains, sur une pochette aux couleurs froides d'automne.... «C'est un groupe de Détroit, c'est leur premier disque, ils s'appellent les Stooges, le chanteur est intéressant, tu vas voir, et le guitariste est rock ( ou quelque chose comme ça...)!

Je pose le 33 tours, avec son logo Elektra si beau, sur notre petit tourne-disque (mono) de la salle, et c'est «1969» : «It's 1969 ok, war across the Usa, another year for me and you, another year with nuthin' to do...», la wah-wah fuzz de Ron Asheton, l'ampli Marshall à fond, la basse régulière de Dave Alexander, le beat si personnel de Scott»Rock Action», le frère de Ron, et la voix, la voix d'Iggy !!!! Je n'avais, je n'ai, jamais entendu cela, cette netteté, cette rage froide, cet ennui hautain, cette urgence !!! Et, à la fin du titre, Iggy s'étrangle: je tombe alors en extase, et cette extase, jusqu'à aujourd'hui, ne m'a pas quitté! Frisson sacré, frisson mystique ! Et Catherine continue:« I wanna be your dog» ( «écoute les clochettes!»), «We will fall» ( on était en pleine période baba/psyché, John Cale du Velvet,  producteur affuté, net, tranchant, de l'album, au violon "vieille Europe romantique"), et ma préférée: «Not right» ( et son chorus de "lave en fusion", pour reprendre une expression d'un «Rock et Folk» ou «Best» de l'époque....).

Il me semble alors qu'il y eut une éclaircie, une trouée flamboyante de soleil dans ce pluvieux ciel de juin.

Quant à «Band of Gypsies», c'est un album qui m'a toujours paru bien fade, et bien faible....

Et le reste de la journée? J'ai eu ma montre, une belle montre jaune, que j'ai gardée longtemps...

Ce jour de 72 où j'ai découvert les Stooges
Ce jour de 72 où j'ai découvert les Stooges

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